Mémoire pour 7ème Dan

Mario Marcou

Mémoire pour l’obtention du 7ème dan

 

De la voie des grades à l’art de vivre

 

Quel grade aurait-on donné à la musique de Mozart ?

Quelle note aurait-on apposée sur une peinture de Léonard ?

Comment aurions-nous pu noter le degré philosophique de Confucius ?

 

Tout d’abord, je citerais mon sensei Francis Didier quand il parle du grade : « Au delà d’une récompense artificielle, ou d’un folklore, le grade incarne la dynamique particulière des arts martiaux, il nous apprend beaucoup sur le sens de notre pratique. »

 

Le grade conventionnel

Le principe même de la graduation, tant sur le plan de la compréhension technique que sur celui du mental, extrêmement codifié, remonte au moyen âge japonais.

L’idéogramme Shin Gi Tai le résume précisément. Pour les examens aux grades les candidats étaient appréciés et jugés en fonction du Shin (valeur mentale) du Gi (valeur technique) et du Tai (valeur corporelle et technique). Il était aussi tenu compte du Shisei (attitude) du Kamae (prise de garde) et du Mae (distance).

Après plus de trente années de pratique sincère, assidue et fidèle à l’enseignement de mes pairs, j’ai une idée précise de ce que peut exprimer le mot grade dans la voie (Do, suffixe de karaté Do) et ce que peut représenter la ceinture, qui elle, identifie le pratiquant du karaté technique. Je pense que le grade n’est pas seulement dans l’acquisition technique représentée par la hiérarchie de la ceinture portée, qu’il n’est pas non plus une récompense et encore moins une série de diplômes décernés.

Le grade représente une expérience accumulée, validée et est associé à un niveau de compréhension de la discipline qui dépasse le cadre de son enseignement technique, celle-ci s’acquière avec une pratique sincère, assidue et inlassable, menant vers un chemin d’éveil intérieur, un travail accompli de soi même.

Je ne peux parler de grade sans expliquer l’idéogramme DO , la voie , MIYAMOTO Musashi célèbre samouraî , maître dans l’art du sabre écrit : « il est difficile de comprendre la vraie voie uniquement par la pratique du katana ( sabre) , il faut connaître aussi les plus petites et les plus grandes choses , des plus superficielles aux plus profondes comme s’il y avait un chemin droit tracé « . Ce terme fut repris en premier par Kano Jigoro, créateur du judo, qui exprime au mieux que la pratique devient une voie, un chemin à parcourir allant du développement technique à celui de l’esprit, ce que les japonais désignent par l’expression Zen Ken Ichi Nyo qui veut dire : la technique, l’esprit et le corps ensemble vers l’unité et c’est Bodhidharma (Daruma en japonais) vers l’an 500 qui créa ce concept et l’ enseignât dans son monastère afin de fortifier le corps et l’esprit de ses disciples.

Kano Jigoro a souhaité que les grades symbolisent les étapes de ce voyage, voilà pourquoi j’associerais plutôt le grade à la partie invisible, l’élévation intrinsèque de la voie Do, et la ceinture et sa graduation à la partie visible, à la valeur extrinsèque de la pratique technique du Karaté proprement dit.

La ceinture identifie clairement la hiérarchie technique d’un pratiquant d’arts martiaux en général, on peut entendre ou lire souvent qu’elle sert avant tout à tenir la veste du karaté Gi fermé correctement. La ceinture dans un premier temps est un outil pédagogique excellent. Elle permet de guider le pratiquant, lui montrer qu’il est sur la bonne voie technique, l’inciter encore à progresser, à se situer précisément, à connaitre sa place dans la hiérarchie de la pratique et sa place effective au sein du dojo. Elle est une récompense du travail technique accompli et se doit de refléter cette maturité technique et mentale du pratiquant. Il est bon de noter que la ceinture se noue autour du Hara (centre de sensation de vie dans les arts martiaux) et à mon sens le grade, lui, se porte dans le cœur.

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Zen Ken Ichi Nyo

 

Introspection par la technique

Francis Didier écrit dans la symbolique des grades : « on commence ceinture blanche on finit ceinture blanche, parcours accompli. »

Dès le début de la pratique dans le dojo, l’apprenti karatéka, face au Kamisa, va nouer autour de son hara la ceinture blanche puis à force de travail atteindre la ceinture noire, ainsi Francis Didier écrit : « en quelque sorte, on salit l’instinct premier, on le tue, on atteint un niveau, celui du noir, symbole d’une valeur technique, mais aussi de la perte de l’instinct qu’on retrouvera plus tard dans la progression. »

A l’inverse de nombreuses voies initiatiques, le débutant porte la ceinture blanche, signe de candeur, de pureté et d’innocence . Il va par l’apprentissage assidu du geste acquérir les ceintures de couleur qui symbolisent la progression technique pour atteindre la ceinture noire reflet du Ki Ken Tai Ichi (précepte kendoka) qui signifie que énergie du corps et le geste juste ne font qu’un désormais . La pratique inlassable du kihon (Ki énergie, Hon fondamental et du kata qui signifie ‘la forme’ il garantie la préservation intégrale de la perfection de la forme, en lui se trouve intégré l’ensemble des techniques, le kata est un rituel, ce nom vient de la racine sanskrite qui signifie « couler vers la source. En réalité, le rituel a pour but de retrouver le rythme de l’âme et du vide, avec lui le pratiquant devient capable d’aller vers sa source originelle son soi divin dans le dojo sacralisé en direction du Kamisa (kami, esprit des anciens, Sa maison d’où vient la connaissance de l’enseignement). La pratique technique du kihon et du kata lui sera nécessaire pour ce voyage d’introspection afin de passer du blanc au noir, de la lumière aux ténèbres. Chez les alchimistes aussi le blanc est la première étape, appelée albédo, et la dernière étape est le noir, l’œuvre au noir, symbolique de la perfection, qui représente pour le karateka la parfaite acquisition de la technique de base.

La trajectoire des deux premières techniques de base de défense apprises dans le premier kata Heian Shodan explique en partie ce voyage intérieur par l’étude du geste approfondi, Le Gedan Barai, blocage du haut vers le bas, protégeant les viscères et le hara, et le Jodan Age Uke, blocage du bas vers le haut qui protège le visage et l’esprit. On peut imaginer que symboliquement le pratiquant du karaté Do, sur son chemin d’éveil, descend au fond de lui par la pratique du Gedan bairai à la rencontre de son ego afin de mieux le connaitre, l’apprivoiser et le dominer, car il égare très souvent du chemin de la vertu, puis par la pratique du Jodan Age Uke il élève son cœur à la réalisation de belles choses, à son épanouissement et part à la rencontre de son esprit. Le Tsuki lui, montre la direction à suivre avec vigueur, force et détermination afin d’atteindre le niveau de shodan (mise à niveau).

ki ken tai no ichi

Ki Ken Tai No Ichi

Alchimie des couleurs

karate-ceinturesLa ceinture noire, souvent perçue par les non initiés comme le stade ultime de progression en karaté, n’est en fait que la marque du passage, un rite initiatique, passage du simple débutant à celui d’un initié en art martial. Elle représente en théorie la connaissance approximative par le pratiquant de l’ensemble des formes techniques, mais en aucun cas la maitrise qui est la recherche de toute une vie vers le grade ultime de l’unité de sagesse.

Avant cela, l’apprenti karateka va devoir suivre une période d’apprentissage, avec humilité et assiduité de la pratique technique, traverser les 3 dimensions de l’espace dans le dojo et les 4 éléments associés aux couleurs représentées par les différentes ceintures et qui marquent la progression de l’acquisition de la technique de base pour terminer cet apprentissage par la ceinture noire. Il va devoir passer par la première étape, la ceinture jaune, élément air, l’espace en général, l’action , le déplacement, la circularité, pour aller à la ceinture orange, élément feu, la profondeur et l’ horizontalité, énergie et ambition dans l’exécution du geste technique, passer par la ceinture verte, symbole d’espérance, de satisfaction et de retour au calme après le feu de la couleur orange, ensuite la bleue, élément eau, la hauteur, la méditation, la sécurité, qui amène une plus grande confiance en soi, pour atteindre la ceinture marron, élément Terre, la fertilité, la créativité qui donne accès à la fameuse ceinture noire, les ténèbres spirituelles, le mystère, le silence avec une certaine noblesse de la ceinture noire nouée sur le kimono blanc, rappelant ainsi le yin et le yang qui appellent à l’introspection et va permettre de se diriger vers l’acquisition des dan, ces grades supérieurs, signalés par le port de la ceinture noire et un ordre croissant de maitrise numérologique du 1er au 5eme dan. C’est à partir du 6eme dan que La couleur de la ceinture change.

 

Voyage numérologique

Ce système de grade, le dan, prend place après celui des kyu (au japon) ou des ceintures de couleur (en Europe). Les grades du 1er au 5eme dan peuvent être obtenus sur présentation d’examens, les grades les plus élevés du 6eme et plus, requièrent en revanche des années d’expérience, de vécu et une contribution significative à l’activité par l’enseignement ou la recherche.

Donc devenu karatéka initié, après avoir traversé avec succès l’épreuve de la terre, représentée par les kyu ou les ceintures de couleur, cet initié karateka va pouvoir tendre vers le 2eme dan, qui en numérologie représente la dualité, la rencontre de chaque chose et son contraire, du partenaire, une période d’association et d’ équilibre entre la gauche et la droite, avec leurs faiblesses respectives, émotivité et incertitudes, c’est l’épreuve du miroir.

Le 3eme dan symbolise la création, issu de l’union du 1 et du 2, alliant les forces positives et négatives, faisant du Yin et du Yang deux complémentaires, il est synonyme d’expression et Francis Didier dit de ce grade : « qu’il est important car il est l’union des 3 principes Shin Gi Tai, le corps, la technique et l’esprit au dessus.» Au 4eme dan, c’est l’esprit qui rentre dans la matière, c’est le carre image de la stabilité de construction, la force de travail, c’est le nombre du voyage, de la marche sur soi et du contrôle des émotions pour enfin croitre et se développer et parvenir au 5eme dan, où le karatéka est établi dans l’acquisition technique totale de son style, dans la liberté, l’ évolution, dans l’harmonie des 5 sens, l’indépendance et le rayonnement. Le chiffre cinq prépare au voyage vertical spirituel et philosophique du 6eme dan.

Là, le dojo prend tout son sens, cet espace symbolique qui grâce au cérémonial du salut zazen « za » qui signifie posture « zen » qui signifie attitude intérieure , dans la pratique bouddhiste le méditant zen par cette attitude va connaître l’éveil intérieur , la réalité du soi et son unité avec le cosmos , instaure un espace temps suspendu sacré où élèves et Sensei vont pouvoir communier.Lieu d’introspection où doit régner le silence, l’harmonie et la joie de la pratique de l’art afin que rien ne vienne accaparer les cinq sens de l’étudiant pendant la séance d’entrainement et permettre au pratiquant de l’art martial de subir l’épreuve de la terre citée plus haut. Enraciner dans le carré, sa technique de base va devenir sa compagne fidèle de progression tout au long de son chemin sur la voie du Budo .L’esprit du budo cherche à relier l’homme à son essense originelle et divine et le conduire à la dépendance de son soi réel .Le budo repose sur le moyen de rétablir l’unité en cheminant sur la voie du juste milieu prêchée par Bouddha lui-même , cet état d’esprit a été résumé au mieux par la vie de musashi , ‘ne jamais contrevenir à la voie immuable à travers le temps’

 

Le secret du dojo

Les religions Shinto et Bouddhiste ont tjs eu enseignement secret et intérieur uniquement divulgué aux prêtres initiés où les exercices étaient accomplis dans ce lieu protégé .Aujourd’hui malheureusement le dojo est une salle où le sens du sacré n’est pas tjs présent Le dojo est la caverne, les entrailles de la terre où se trouvent les forces telluriques (champs énergétiques fournis par le globe terrestre) qui agissent sur notre santé physique, l’esprit lui est relié par l’autre force provenant de l’Univers, la force cosmique, ainsi dans le dojo ces forces permettent l’esprit saint dans un corps sain, la quête du pratiquant Ken Zen. Ces forces seraient concentrées dans des endroits bien définis, c’est la raison pour laquelle toutes les civilisations ont dressé à des endroits bien définis, avec une intention bien précise, des monuments tels que les menhirs, dolmens, temples, ou dojo au japon ayant comme porte d’accès le Tori, porte des Cieux avec à l’intérieur le Kamisa (siège de connaissance infinie). Tous ces emplacements qualifiés de sacrés sont très bénéfiques en termes de source d’énergie, de vitalité, de quête spirituelle.

Le dojo permet l’épreuve de la Terre symbolisée par le carré représentant la technique de base, c’est la matière passive support de la manifestation Yin (féminin, rôle du négatif) en revanche le ciel figure le Principe, il a le rôle de positif masculin Yang. C’est ainsi que le Tao produisit l’un, le un produisit le deux, le deux produisit le trois et le trois produisit les êtres et toutes choses qui sortent du Yin et vont vers le Yang (livre des mutations).Le moine Takuan maître zen de musashi écrit : « la vérité ne peut s’atteindre que par la compréhension des contraires « .

BujutsuLe dojo devient matrice, il propose une nouvelle naissance, une introspection, une transformation du moi par l’étude approfondie du geste juste vers la quête de la perfection et élève le cœur à la beauté.

La caverne, le dojo mystérieux est comme la terre vierge qui attend la semence martiale du Budo d’où renaitra le pratiquant victorieux de son ego, de ses préjuges, de ses certitudes, après s’être consumé par le feu fécondant de la recherche sincère et du geste juste.

Si la force de notre chemin karate Do fait germer la graine dans le cœur de l’initié budoka , il descendra alors dans son dojo intérieur et à force de travail technique, khion, kata, kumite, il trouvera son chemin d’éveil. C’est après cette descente dans son enfer intérieur, à la rencontre de son ego, qu’il pourra sublimer sa ceinture noire, (sa materia prima) et acquérir son grade, rencontrer le thème du Shin Gi Tai de la descente de l’esprit dans la matière grâce à la quête du geste parfait .

Mais on n’y est pas encore ! Car la voie est longue et difficile, douloureuse parfois, il faut témérité, courage et bravoure pour aborder ce palais souterrain ténébreux hors du temps, où le pratiquant de l’art est enseveli au fond de lui-même dans son dojo intime, son hara ,(centre d’émotions de vie physique).

Dans ce lieu devenu sacré par le salut, après avoir passé la porte du Tori, le pratiquant va devoir vivre ces propres épreuves, ses peurs, ses tourments physiques et il lui faudra un temps, son temps de pratique nécessaire à sa transformation afin de trouver sa valeur intrinsèque, son propre grade, qui sommeille en chacun de nous mais qui ne se voit pas.

Francis Didier a dit « je crois qu’il est important pour chacun de s’interroger sur le sens de son grade ».

Ainsi les alchimistes aussi font fusionner dans l’athanor, comme le budoka dans son dojo intime, un septénaire mystérieux, processus de la révélation de l’opération du Grand Œuvre. La transformation du plomb en or et symboliquement transformation de l’être en un être lumineux, et ce par la fusion des trois principes qui son mercure souffre et sel représentant spiritus, anima, et le sel alchimique la liaison des deux qui est la pierre transformée. Le sens dévoilé de ce septénaire, révèle une parfaite connaissance qui mène à un éveil particulier. Visite l’intérieur de la Terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée. Elle ne se dévoilera qu’à ceux qui par un travail sincère arriverons au parfait équilibre pour ne faire qu’un. Tout procède de l’Unité tout tend vers l’Unité. Ce n’est pas le mental mais le corps qui renferme, dans sa caverne, son athanor, son dojo intime, ce que l’on peut appeler la sensation de l’être représenté par le précepte Ki KenTai Ichi, rechercher dans la pratique des arts martiaux, ce qui explique en partie le principe opératif de la transformation dont il s’agit. Le dojo sacralisé invite le pratiquant à se dépouiller de ces certitudes physiques vécues, de s’ouvrir à une discipline de travail intérieur à la rencontre de son ego, au dépassement de son mental et à l’humilité du « je ne sais pas », à procéder a une sorte de décrassement physique et moral car ce que l’on modifie à l’intérieur modifie l’extérieur.

 

Cette fusion sublime rencontrée dans la caverne, l’athanor ou le dojo intime, résume au mieux la transformation du pratiquant allant de la ceinture portée sur le hara( qui exprime le sentiment technique) vers le grade qui se porte dans le cœur et en change la couleur symbolisant l’accomplissement de l’esprit et exprime parfaitement la finalité de la voie du Budo.

 

Shin Gi Tai

Tout procède de l’unité tout tend vers l’unité, c’est la quête de la pierre des sages qui sommeille en chacun de nous….

Je suis sur ce chemin en quête de la voie du budo, je porte sur mon Hara la ceinture du 6ème dan, 6 symbole de l’harmonie et de la beauté. C’est l’homme qui cherche à s’élever, à dépasser ses instincts primaires, qui fait la liaison avec les éléments Air Terre, avec le yin et le yang, dans l’équilibre et la paix, cherchant à relier le corps et l’esprit, vivre le Shin Gi Tai ici et maintenant, imakoko.

Que peut représenter le 7eme dan ? L’analyse intérieure et la recherche de la perfection, après avoir relié le corps et l’esprit vers l’unité ?

Le 7, un nombre sacré éminemment spirituel, synonyme de repos, de méditation, d’étude, de spiritualité, de philosophie, de réflexions sur le chemin déjà parcouru. Sous l’influence du nombre 7 on cherche la perfection intérieure, la Connaissance, la Sagesse afin de répondre aux questions essentielles de l’existence en général et vivre l’esprit budo , relier l’homme à son essence originelle et divine et le conduire à la déoendance de son soi réel , état d’esprit résumé au mieux par la vie de musashi ‘ ne jamais contrevenir à la voie immuable à travers le temps

Qui plus que la Sagesse est ouvrière de l’Univers .

calli_shingitai

Shin Gi Tai

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